Stèle en mémoire de Mathieu et d'Eddy installée à l'entrée de la plage de Boucan Canot

HISTOIRE NATURELLE : LA CRISE BOULEDOGUE A L'ILE DE LA RÉUNION 

 L’isolement de l’île de la Réunion, en dehors des routes maritimes traditionnelles lui a fait connaître un peuplement tardif à la fin du XVIIe siècle. Elle s’est développée à l’origine sur le modèle d’une colonie. Elle ne correspond pas vraiment à la représentation idyllique d'une île tropicale, car c’est une île jeune avec un lagon peu développé, de faible profondeur, des plages restreintes sur à peine une trentaine de kilomètres de côtes. La très grande majorité des rivages sont inhospitaliers, les plages de gros galets se succèdent aux falaises abruptes. La mer y est souvent déchaînée, avec des vents d'une force et d'une régularité exceptionnelle. Ce particularisme fait que depuis toujours, les relations avec l’océan, synonyme de drames douloureux, ont été difficiles pour les réunionnais.

Ici la culture nautique se sera peu développée en comparaison avec celle qui existe dans la plupart des autres îles. Là-bas, l'océan souvent accessible, généreux, symbole de vie, est vénéré, chez nous à l’inverse il est redouté. La jeune histoire de notre île peut se caractériser par une expression : « le Réunionnais a depuis toujours tourné le dos à la mer[1]».

C’est avec l’arrivée progressive des Français de métropole suite à la départementalisation de 1946, que l’on assistera à une introduction de la culture des loisirs et en particulier celle des loisirs nautiques.

Ce sont des chasseurs sous-marins qui vont se lancer en premier dans la grande aventure de l’exploration subaquatiques des fonds réunionnais. Ils ont aussi contribué à l’arrivée de la plongée avec les premiers scaphandres introduits en 1952. Les premiers dériveurs à voile font leur apparition dans les années 1950.

L’océan devient progressivement un domaine plus intéressant et plus convoité à la Réunion.

Ces caractéristiques de nos flots tumultueux, handicap initial, devinrent au fur et à mesure un véritable atout pour les passionnés d’activités nautiques. Et c’est avec le développement de la pratique du surf au début des années 80 que la Réunion deviendra vite le petit Hawaï français, considéré ainsi pour la qualité et la quantité de ses vagues, et générera une grande partie des champions nationaux.

La présence des requins est endémique autour de l’île, mais les attaques restaient exceptionnelles. Celles-ci commencèrent à défrayer la chronique dans les années 1980 avec trois caractéristiques initiales : (A) diverses espèces de requins incriminés, (B) activités variées des victimes, (C) localisés géographiquement.

A) Jusqu’au milieu des années 80, des incidents de gravité moyenne survenaient sur des victimes emportées par le courant et souvent blessés par le corail[2], ainsi que sur des chasseurs en apnée, impliquant dans ce dernier cas des espèces de requins de récifs[3]. Alors que le nautisme se développe, un article de fond indique en 1979 :« les requins réunionnais à la différence de leurs frères comoriens ou malgaches n’ont pas la réputation d’être très agressifs[4]», en insistant sur la bonne cohabitation, la prédominance des espèces peu ou pas dangereuses, et la rareté des rencontres.

B) De la fin des années 1980 à la fin des années 1990, les attaques graves et mortelles ont commencé, en touchant un panel large d’usagers : pêcheurs, véliplanchistes, nageurs, et surfeurs. Tous évoluant bien souvent à proximité d’embouchure en crue.

C) Elles eurent lieu au nord au sud et à l’est dans des zones sauvages, isolés, et réputés du fait de la forte turbidité des eaux résultant d’une pluviométrie record. La présence de ces conditions à risque amenait à considérer celle-ci comme « normales ». A l’inverse, la zone ouest, plus à l’abri du vent et de la houle et surtout de la pluie, restait épargnée par ce phénomène. Ces conditions ont permis le développement d’un lagon et d'une barrière de corail avec une eau cristalline, conduisant cette zone à devenir balnéaire. C’est là que se concentrera tout le développement des activités nautiques dans le cadre de politiques publiques transformant le secteur en véritable jardin d’enfants aquatiques.

Dans le même temps, cette zone ouest corallienne, qui était le lieu principal de nombreuses activités humaines notamment de pêche et de chasse sous-marine, a concentré les préoccupations environnementales, au point d’être transformé en réserve marine naturelle de 3200 ha en 2007.

Après quelques incidents sans gravité survenue à partir de 2005 dans cette zone, une série d’attaques sans précédent démarrera début 2011, et concernera presque exclusivement des surfeurs.

En ce début d’année 2015, l’île de la Réunion est sous le coup d’une interdiction de baignade et d’activités nautiques utilisant la force motrice des vagues en vigueur depuis le 26 juillet 2013. Cette mesure concerne l’ensemble de l’espace maritime en dehors des lagons, d’une faible profondeur et protégé par une barrière de corail. Il s’agit d’une situation privative de liberté sur unique au monde.

Elle a fait suite à une série de 13 attaques survenues entre le 19 février 2011 et le 15 juillet 2013, date du décès d’une jeune baigneuse. Les requins bouledogues[5] causeront la mort de cinq personnes et la mutilation grave de trois autres, et ont fait de notre île et de loin l’endroit le plus dangereux de la planète en regard du nombre d’habitants, de km de côtes, ou de pratiquants exposés.

Cette interdiction a des conséquences graves pour l’économie touristique d’une île, qui affiche des taux record de pauvreté (53 %) et de chômage (30 %), qui a vu son nombre de touristes passés de 471 000 en 2011 à 425 000 en 2013.

Ce qu’il s’est passé :

1-Le requin bouledogue, espèce non protégée parmi les plus dangereuses, était très peu observé avant 1980 sur nos côtes[6], où il a été identifié à partir de 1994[7]. C’est un requin côtier robuste puissant agressif qui affectionne les eaux saumâtres de faible profondeur. Il a naturellement conquis les zones d’embouchure du Nord Sud et Est de l’île, mais cette espèce restait très peu observé dans l’ouest de l’île.

2-L’éviction des activités de pêche et de chasse de la zone ouest par la mise en place d’une réserve marine a naturellement conduit à une reconquête du territoire accompagné d’un phénomène de désinhibition de ces prédateurs vis-à-vis des humains[8]. Cette situation a conduit les bouledogues, requins opportunistes, à s'approprier la zone balnéaire devenue exempt de pression anthropique.

3- L’île, par principe de précaution, a été frappée par une interdiction (unique au monde) de la commercialisation de la chair des requins côtiers bouledogues et tigres depuis 1999 pour cause de risque d’intoxication à la « ciguatera » (carchatoxine). Cette forme d’intoxication grave et rare est répertoriée à Madagascar, avec un seul cas connu en 1992 ici. La pêche aux requins côtiers, jadis traditionnelle et populaire dans les années 1980-1990, a été réduite à néant depuis 15 ans.

4-L’île jeune, du fait de ses fonds qui tombent vite, constitue un biotope propice aux interactions : les requins dangereux et maraudeurs pouvant d’un coup de nageoires passer des fonds de 40/60 m, une zone de confort, à des zones d’activités nautiques proches du rivage.

Le début de la crise en 2011 correspond de toute évidence au dépassement d'un seuil dans la population des requins bouledogues[9], conjugué à un achèvement d'appropriation de l'aire marine protégée instituée en 2007, conduisant en toute logique à une plus grande occurrence des attaques.

Ainsi, La Réunion, qui constitue un biotope exceptionnel pour les requins côtiers, et qui avait pu devenir un véritable paradis pour les surfeurs, a vu un ensemble de mesures[10] se succéder conduisant à la placer à la pointe de la protection des requins au cours des années 2000. Les bouledogues espèce dominante à la côte, sans prédateurs, et très prolifique ont tout naturellement prospéré dans ces conditions, au point de conduire à la fermeture dans l’océan. La seule solution passerait par le retour à une pression de pêche régulière et raisonnée, mais du fait d’amalgames et d’exagérations, se heurte frontalement à la désormais grande sensiblerie de l’opinion envers les squales. Ils sont considérés comme menacés par la cruauté des hommes, alors qu’ils ont été placés en tant que piliers de l’écosystème marin, dont la protection est devenue une grande cause éthique environnementale.

Il ne s'agit bien évidemment pas "d'éradiquer" ou "d'exterminer" les requins de nos rivages voir de de l'océan, mais simplement d'exercer une pression territoriale humaine, afin de les inciter à se tenir à distance des 15 km de côtes présentant un enjeu balnéaire (sur 208 km de retour au total).

Après trois ans de lutte pour faire reconnaître le bien-fondé du bon sens du terrain que nous défendons, la réduction du risque par la pêche est devenue la philosophie du programme engagé par l’État. Il est le principal opérateur de ce programme, puisque c’est l’évolution locale de sa propre législation qui a conduit celle-ci à ne présenter plus aucun intérêt pour les plaisanciers ou professionnels.

Mais se pose le problème du déploiement des engins de pêche dans le périmètre d’une réserve marine naturelle, et auquel s’oppose toujours avec virulence les biologistes et écologistes.

Les élections municipales de mars 2014 ont cependant permis de changer la donne, en écartant les représentants Écologistes locaux déchus de la gestion de cette structure. Ils ont été remplacés par trois représentants élus du nautisme qui porte désormais l’espoir d’une évolution. Depuis ce changement de gouvernance, un bras de fer est engagé avec le ministère de l’écologie pour faire reconnaître le bien-fondé d’une concertation réelle avec les usagers ainsi que la reconnaissance du risque-bouledogue au sein de ce périmètre passant par un assouplissement de la réglementation.

Mais rien n’est gagné malgré les morts car un recul sur la réserve marine à l’île de la Réunion ferait peser la menace d’un recul sur d’autres espaces protégés en conflit, alors même que la France est engagée dans une logique conservationniste sans précédent notamment s’agissant des océans.

Février 2015

Jean François Nativel
secrétaire de l'association Océan Prévention Réunion

Auteur du livre « requins la Réunion tragédie moderne »


[1] Un vaste plan scolaire d’apprentissage de la natation aura été engagé à partir des années 1990 afin de gommer ce qui constituait une carence pour les habitants d’une île.

[2] « Les requins à la Réunion », Hélène da Costa, dossier publié du 04 au 07 juillet 1979 dans le Quotidien de la Réunion.

[3] Gery Van Grevelynghe « Les requins à la Réunion », thèse de médecine, 1994

[4] Op.Cit. 2

[5] 100 % des attaques étudiées sur cette période sont imputés au requin bouledogue « Expertise médico-légale des victimes d’attaques et de morsures de requins à l’île de la Réunion », Août 2014 lien ici

[6] Op.Cit. 2

[7] Op.Cit. 3

[8] « Effet réserve : synthèse bibliographique en milieu marin et mise en place d'un protocole de suivi à la Réunion », Severin Thierry, Thèse DESS 2000-2001

[9] Bernard Seret, grand spécialiste français des requins indique à ce propos : « Le taux de résilience (doublement de population) du requin bouledogue…/… est de 14 ans » (Émission "transversale", radio Outre-Mer 1ere du 7 janvier 2014). Avec un arrêt de la pêche depuis 1999, nous y sommes au minimum, d'autant que les grandes capacités de reproduction de ces requins, dont témoignent plusieurs captures de très nombreux juvéniles partout autour de l’île ainsi que de femelles pleines, sont largement sous-estimées par les scientifiques puisqu'ils ne tiennent aucunement compte de ces données du terrain.

[10] En plus de l’interdiction de commercialisation de la chair en 1999, de la mise en place d’une vaste réserve marine en 2007, en 2006, la Réunion a décrété l’interdiction stricte de la découpe d’aileron, contre 2013 pour l’Europe, la pratique du « no kill » s’est largement développée dans le cadre de la pêche au gros qui jadis contribuait à une pression sur ces prédateurs. Enfin, le développement d'une grande sympathie envers le requin dès la fin des années 2000 aura conduit à présenter toute idée de pêche comme "condamnable " vis à vis de l'opinion.

 

 

Commentaires   

 
0 #3 Michelle 27-02-2017 15:17
Vous avez raison sur certains points, même si je trouve certaines lignes un peu réductrices qui mériteraient d'être développées.



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+1 #2 clapier 21-02-2015 03:07
Enfin une analyse claire et lucide de la situation!
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+3 #1 rico24 01-02-2015 09:24
Bravo pour une vision historique et raisonnée de la Situation et bon courage pour retrouver l'équilibre d'antan !
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